La Révolution avait marqué un tournant irréversible dans l’évolution des mentalités et de la société. Aussi dans les années mille huit cent quarante, alors que l’ère industrielle est en train de connaître un essor jamais atteint, de nouvelles aspirations se font sentir parmi les acteurs économiques du monde rouennais. C’est aussi dans ces années là, que pour des raisons inconnues, mais certainement liées à cette volonté de rupture avec l’ordre ancien, que la Chambre Saint-Georges va devenir le Cercle Saint-André. A cette époque, le Cercle est particulièrement florissant puisqu’il accueille environ trois cent membres, tous liés de près au monde du Négoce, de l’Armement maritime et de l’Industrie, comme les Quesnel, Lemarchand, Prevost, Auquetin etc.… on y croise aussi de grands propriétaires fonciers aux noms prestigieux, comme le prince de  Montmorency-Luxembourg, marquis de Quevilly et de Cany, comme le marquis de Martainville, maire de Rouen, comme le comte de Montalembert, homme politique et historien ou encore messieurs de Caze et d’Arvey.

Les choses ont alors nettement évolué et si ses préoccupations sont devenues  également internationales comme en témoignent les abonnements auxquels il souscrit pour l’ensemble de ses membres « gazette d’Amsterdam, gazette d’Utrecht, gazette de Hollande », il n’en reste pas moins la plate-forme indispensable à l’information économique de ses adhérents. C’est ainsi qu’il dispose d’une salle de dépêches où parviennent les cours des marchandises, du coton, du sucre, de la laine, des épices etc.… Au fil du temps, au fur et à mesure des besoins, au gré des évènements, la nouvelle vocation du Cercle s’affirme de plus en plus, celle d’un Cercle d’affaires. Cette mutation, pourtant, n’ira pas sans difficulté.

En effet, à l’image de la société toute entière, dont les forces politiques en présence sont le reflet, différents groupes d’opinion se manifestent au sein du Cercle. Il y a parmi eux les progressistes ou réformateurs et les conservateurs. Les uns souhaitent prendre le train en marche, les autres s’accrochent aux traditions qu’ils ne veulent pas voir périr. Pourtant, tout un cheminement est en train de se produire dans les mentalités qui entrevoient la nécessité de s’organiser en force collective. Convaincus que l’union fait la force et que l’individualisme est désormais chose morte, les plus affranchis d’entre eux se mobilisent pour unir leur dynamisme et créer une synergie profitable à leurs affaires.

Un nouveau monde est en train de naître, celui d’une économie de plus en plus performante, mais qui a besoin de se structurer pour parvenir au maximum d’efficacité. Les idées sociales ont également fait leur chemin et c’est en toute logique que l’on assiste à la reconnaissance officielle des syndicats ouvriers. Face à cela, le patronat cherche à s’organiser. A la fin du siècle, l’exemple de la mutation du cercle Saint-André en LLOYD revêt plus d’une signification quand au rôle qu’il entend désormais jouer au sein de la société locale. Mais l’abandon du passé n’est pas aussi simple qu’il y paraît et bon nombre de préjugés ainsi que l’attachement porté par certains aux formes surannées qui régissaient la vie du Cercle rendent la tâche difficile aux réformateurs. La transition ne se fera donc pas sans douleur. Pour les uns les propositions avancées sont trop audacieuses et bousculent bien des modes de pensée, pour les autres les attitudes sont trop timorées et sont une entrave au plein épanouissement de la vie du Cercle.

Il est vrai que les enjeux sont de taille et qu’ils nécessitent une véritable stratégie propre à susciter leur émulation.

En effet, s’agissant de l’évolution industrielle de la ville et de la région, du port et de ses infrastructures ou encore de la rivalité séculaire avec Le Havre, voire même avec Paris que certains s’attachent à voir en port de mer, sans parler des traités de commerce qui pullulent à l’époque, du libre-échange ou du protectionnisme, les décisions ne sont pas des demi-mesures et l’heure n’est ni aux tergiversations ni aux nostalgies. Le LLOYD s’affirme alors comme un lieu où les décideurs font la loi, même si à l’intérieur les esprits s’échauffent.

Mais l’année 1887 sous la présidence de Pouyer-Quertier, prototype du magnat de l’Industrie et futur ministre du Commerce, cumulant à la fois puissance économique et politique, va marquer une étape dans la vie interne et protocolaire du LLOYD. Le Cercle va en effet se doter de nouveaux statuts, à la fois reflets des usages et traditions qui prévalent en son sein, mais également des instruments indispensables à l’activité économique qui est désormais la sienne. Leur lecture est édifiante. A l’article premier, on peut lire « Le Cercle a pour but de mettre à la disposition de ses membres les dépêches et revues pouvant les intéresser… Il est constitué au LLOYD ROUENNAIS des sections d’intérêt général et des sections professionnelles ».

La mise en place de ces nouvelles structures prendra du temps et c’est un nouveau règlement, modifié en 1894 qui leur donnera une forme définitive.  Leur diversité, significative de l’ensemble des membres inscrits, constitue un véritable panorama du champ d’activités de la  région rouennaise à cette époque. Les sections d’intérêt général sont à cet égard éloquente, elles recouvrent le monde industriel aussi bien que commercial, agricole ou encore maritime. Quant aux sections professionnelles, leur étendue montre l’importance du Rouen de l’époque en tant qu’entité maritime et industrielle. Elles concernent le tissage et toutes les filières qui en découlent, de l’impression à la teinture, jusqu’à la fabrication des machines, mais aussi le commerce des grains, du vin et des spiritueux, des denrées coloniales, de la droguerie, sans oublier bien sûr les professions libérales, les assurances maritimes et fluviales, les assurances incendies, les courtiers de commerce, le commerce d’importation du charbon… On le voit, l’éventail est large et renvoie une image fidèle de la prospérité de la région à l’époque.